Je me suis permis de critiquer le court dossier publié par la revue Décharge ( n°142) sur la poésie bulgare dans une traduction de Denitza Bantcheva qui est loin d'être une poétesse sans saveur malgré toute l'extratextualité qui peut dérouter certains (il est vrai que beaucoup de poètes et poétesses d'aujourd'hui sont des profs, alors tout est possible), car, ayant vécu dans ce pays d'Europe Orientale, j'ai eu l'impression que ça ne rendait pas le lyrisme exact, la mélancolie, la fougue que j'ai connus. Aussi ce billet tente, au travers de la poésie de Boris Christov, un poète de mon âge, d'y remédier.

TRISTESSE

Où pouvons-nous aller, où nous cacher

Dans cette ville, dans cette salle d’attente de l'été.

Sans aucun oiseau pour oser le survoler ;

Un seul coup sur la pierre, qui l'allumerait.

Les heures de l’après-midi coulent lentement

Comme si quelqu’un voulait apprendre à bien en jouer,

Et s'acheminent jusqu'au parfait naufrage

Des bateaux bleus de nos poitrines tatouées.

Sous le chapeau du soleil brûlant

Deux par deux nous errons toute la journée

Trimbalant notre attente triste de l'éternité

De penseurs provinciaux, de penseurs nés.

La rivière est en train de tarir, et nous sur le pont,

Nous demeurons comme fichés dans le silence torride

Et tenons de grandes discussions, et philosophons

Au sujet de la mer, de sa flore et de sa faune.


LE SEPTIÈME JOUR

Six jours de va-et-vient, d’affairement, de bruit :

Tu besognes, tu pousses la charrue au choc des souches.

Ce n'est qu'au septième que tu plies des genoux :

Tout est chanté déjà, tout est dit jusqu'au dernier souffle à venir.

Et tu cherches une place quelque part entre le thé du matin et l'éclat de midi,

Tu te tournes, une petite poussière dans l'œil.

Tu balances enfin tes soucis comme des éperons sonores

Bien décidé à passer ta vie à dormir.

Mais à l’instant exact où s’assoupit la main,

Où s’engourdit la tête pleine de murmure,

Tu entends de loin quelqu’un qui forge le silence :

Qui arrache le clou de l’ennui, le clou diurne.

L’échelle des octaves l’abeille la descend.

Les tsiganes passent à la chaux leurs maisons, leurs roulottes

Un pain sous le manteau, la vieille doloire de tonnelier à la main,

Tu pénètres de nouveau les ruelles tortueuses.

Dans le champ, au mitan, et sous un midi désolé

Vit l’arbre : tu t’arrêtes devant, en appui sur tes jambes.

Et tu frappes longtemps, jusqu'à ce qu'il s'écroule.

Et ton âme chante, quand de tes yeux coulent des larmes.


AOUT

Âme et les pieds couverts de poussière,

Avec contre l’épaule le soleil impitoyable,

Je m’en vais de ce pas atteindre la mer,

Mais voilà des années que je demeure sur la pierre.

Et l’oreille attentive au clairon des chaleurs,

Pour mes petits objets de famille nomade

Je construis ma maison sur la vieille terre rocailleuse :

Il n’y a pas de départ, il n’y a aura pas de retour.

Au fil de l’automne les herbages deviendront éteints,

La route insinuera un fier silence ;

Sera-ce encore en moi cette errance des zèbres :

Les foyers étrangers, le jaune des fenêtres.

Brique après brique : toute la journée je peinerai

Planterai des fruits au défi des mauvaises herbes.

Qu’à ma place quelqu’un d’autre lustrerait

Ô comptoir perdu de ma jeunesse.

Ce qu’il me faut que je sache enfin :

Comment vivre avec ce cœur, poussière nomade.

Tout autre désir n’est que sable, de l’écume et du sel

Celui de la mer nous berce et qui nous leurre.

(Traduction/adaptation d'Alain Simon)

Boris Christov


Boris Christov est né le 14 août 1945 en Bulgarie. En 1970, il obtient une thèse en littérature bulgare. Son premier recueil de poèmes, Trompette vespérale, paraît en 1978, suivi d’un deuxième, Profession de foi (1982). Par la suite, Boris Christov se consacre à l’écriture en prose, publiant un roman intitulé Le Père de l’œuf (1988) et trois nouvelles (1990), « Le Chien aveugle », « La Vallée des chaussures » et « Taches de mort ». Cette dernière œuvre est également incluse dans le recueil Les Ailes du messager (1991), à côté d’un ensemble de tercets « Mots et dessins » illustré par Yana Léviéva. Dans les années 90, B. Christov rédige plusieurs anthologies du folklore et de la littérature bulgares. Sa recherche de nouveaux modes d’expression le mène à associer la poésie sous forme de tercets, la musique et les arts graphiques.

Je l'ai rencontré près de Varna l'été 1979 en mangeant des poissons sur le grill.