Jacques Heurgon était né à Paris en janvier 1903. Il commença sa carrière comme un étudiant particulièrement brillant: reçu au concours d'entrée à l'École Normale Supérieure en 1923, il en sortit après avoir obtenu la première place au concours de l'Agrégation de Lettres classiques en 1927. Très attiré par la littérature française et étrangère, aimant la langue anglaise qu'il parlait parfaitement, il aurait pu s'orienter dans de tout autres directions que l'étude de l'Antiquité classique: jeune normalien, il avait réédité un travail sur Rossetti et la France, et fit un séjour à Londres pour étudier le roman anglais. Ses goûts littéraires l'amenaient à fréquenter les réunions animées par son ancien professeur de lycée, Paul Desjardins, dont il allait devenir le gendre en 1926, qui se tenaient dans l'ancienne abbaye de Pontigny et qui réunissaient des hommes de lettres, français et étrangers. il y fit ainsi la connaissance d'un auteur britannique, Lytton Strachey, dont il devait traduire en 1929 Elisabeth et le comte d'Essex, en 1933 Victoriens éminents.

On le voit, Jacques Heurgon aurait pu être bien autre chose qu'un éminent étruscologue. Ou plutôt sa riche personnalité ne peut se réduire à ce qu'il fut pour nos études: nous nous souvenons de notre propre surprise lorsque, jeune étudiant, lisant Les noces que l'écrivain français Albert Camus avait publié à Alger en 1938, nous découvrîmes une dédicace à celui qui, à la Sorbonne, nous enseignait la littérature latine, et qui nous parla alors avec émotion de la profonde amitié qui l'avait lié, sur la terre algérienne, à cet auteur décédé accidentellement en 1960. Ce fut cependant le monde de l'Italie antique qui l'attira, et il acheva ses études en entrant à l'École Française de Rome, dont le directeur était alors l'historien de l'art Émile Mâle. En dépit du souhait de Jérôme Carcopino de le voir travailler sur Tibur, il choisit de s'intéresser à Capoue: c'était, aimait-il à dire, la réputation des délices qui avaient été fatals à Hannibal qui l'attirait. Mais, plus profondément, à une époque où, surtout en France, on ne considérait l'étude de l'Italie antique que dans une perspective romanocentrique, Jacques Heurgon avait eu, d'emblée, l'intuition qu'on ne pouvait comprendre l'histoire de la péninsule qu'en s'attachant à la diversité de ses composantes. Cité étrusque, osque, avant d'être romaine, Capoue se prêtait particulièrement bien à cette revalorisation du passé préromain, à la mise en relief de ce que celui-ci avait apporté à une Italie que Rome devait un jour unifier sous son égide: la thèse de Jacques Heurgon, publiée en 1942, Recherches sur l'histoire, la religion et la civilisation ~ Capoue préromaine, des origines a la deuxième guerre punique, ainsi que le travail complémentaire qui l'accompagnait, selon le règlement alors en vigueur, Etude sur les inscriptions osques de Capoue dites lûvilas, témoignent de cette orientation, alors nouvelle dans l'université française.

Cette thèse, publiée en 1942, ne donna lieu à soutenance qu'en mars 1945. Entre temps Jacques Heurgon n'avait guère eu le loisir de se consacrer aux activités universitaires. il vivait à Alger depuis 1932, date à laquelle il avait été nommé chargé de cours de langue et littérature latines à la Faculté des Lettres. Lorsque, après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord de novembre 1942, l'armée française stationnée dans cette zone reprit la lutte, Jacques Heurgon rejoignit ses rangs. il retrouva l'Italie comme officier: en 1944, il débarqua à Pouzzoles dans les rangs d'une division algérienne, combattit devant le Monte Cassino, et alla jusqu'à Sienne, libérée le 4 juillet. il eut surtout la joie de rentrer dans Rome le 5 juin 1944, où il eut l'honneur, en tant qu'ancien membre de l'École Française, de hisser le drapeau français sur le palais Farnèse - à la tête, racontait-il, d'une troupe de tirailleurs surtout intéressés par les bouteilles laissées par les précédents occupants... il devait d'ailleurs, d'une manière inattendue, faire un séjour prolongé à Rome: tandis que l'armée française d'Italie quittait la péninsule pour débarquer en Provence, il fut désigné pour prendre les fonctions d'attaché culturel à l'Ambassade de France à Rome - et renouer ainsi des liens que tant d'années d'incompréhension et de griefs avaient distendus. Ce fut sans doute là une des expériences qui le marquèrent le plus profondément - même Si, avec son habituelle discrétion, il en parlait peu. Avec le recul du temps, on peut dire qu'il joua un rôle essentiel non seulement dans la réconciliation des deux nations-soeurs qui avaient été jusqu a se faire la guerre, mais même dans la reprise d'une vie culturelle libre dans une Rome muselée par la dictature et l'occupation, frappée par la guerre et les privations: il évoquait parfois les difficultés qu'il avait dû surmonter pour fournir du papier à ses amis écrivains italiens afin qu'ils puissent éditer leurs journaux!Jacques Heurgon eut donc des expériences diverses, et très riches. il fut aussi bien sûr - et c'est à ce titre surtout qu'il doit être évoqué ici - un grand universitaire et un grand savant. Sa thèse enfin soutenue, il put prendre un poste de Professeur, à l'Université de Lille d'abord, puis en 1951 à la Sorbonne - où il resta jusqu'à son départ à la retraite vingt ans plus tard. Pédagogue-né, il savait mieux que personne orienter ceux qui venaient le trouver pour travailler sous sa direction, déceler le champ où leurs qualités trouveraient le mieux a s’épanouir, les aider à préciser les résultats qu'eux-mêmes commençaient à peine à entrevoir. Les séminaires qu'il animait, à la Sorbonne et à l'École Normale Supérieure, furent une pépinière de futurs latinistes, historiens et archéologues. Les multiples facettes du talent de Jacques Heurgon leur ouvrait des voies fécondes, dans toutes ces spécialités. Outre une foison d'articles - dont beaucoup ont été rassemblés, grâce à l'amitié de Marcel Renard, dans de commodes Scripta varia, parus à Bruxelles en 1986-, la diversité des ouvrages qu'il a publiés témoigne de cette richesse. il continuait à approfondir la civilisation italique dans ce qu'elle avait de plus spécifique, avec Trois études sur Le ver sacrum, de 1956. Il s'affirmait comme un des maîtres de l'étruscologie, dont la Vie quotidienne chez les Etrusques, de 1961, étincelante de culture littéraire, traduite en de multiples langues, devenait d'emblée un des meilleurs ouvrages de présentation. Il prolongeait aussi son enseignement de littérature latine par des livres sur Ennius (1958>, Lucillus (1959), une très utile édition commentée du livre I de Tite-Live dans la collection Érasme (1963), et, aux jours de sa studieuse retraite, en 1978, donnait de Varron, auteur qu'il appréciait beaucoup - sans pour autant se dissimuler ses fautes de style ou de langue! - une édition du livre I des Res rusticae qui dénote une étonnante maîtrise des réalités botaniques et agricoles... Il était aussi archéologue - il avait d'ailleurs eu, lorsqu'il était en poste à Lille, la direction de la circonscription archéologique du Nord - et était particulièrement attaché à ceux de ses ouvrages où il avait fait connaître au monde savant de nouveaux matériels - comme son Trésor de Tenès, de 1958, qui l'avait ramené vers cette Algérie qu'il aimait tant - ou de nouvelles inscriptions -comme Les graffites d'Aléria, publiés en appendice à l'ouvrage de J. et L. Jehasse, paru en 1973, qui lui donnèrent la joie d'étudier des inscriptions étrusques trouvées, contre toute attente, sur le sol français. S'il est permis de faire un choix dans une oeuvre Si abondante, c'est peut-être son Rome et la Méditerranée Occidentale jusqu’aux guerres puniques, paru en 1986 mais constamment repris et complété jusqu'à la dernière édition de 1993, qu'il convient de citer comme son oeuvre maîtresse: il y domine toute l'histoire de la période avec une érudition sans faille, et aussi une pondération et une sûreté de jugement que permet une absence totale de parti-pris dans les querelles un peu vaines qui trop souvent déchirent le monde savant, et dont il avait du mal à comprendre l'acuité. Les honneurs lui sont venus pour ainsi dire naturellement: il était trop passionné par la science pour les rechercher. Membre étranger de l'Institut des Etudes Étrusques et Italiques depuis 1952, au titre de sa section française dont il fut le doyen, il fut élu à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1968, avant de l'être également comme membre étranger de l'Accademia dei Lincei, étant le premier Français à recevoir ce titre. En 1985, dans le cadre de 1"'année étrusque', il fut vice-président du Comitato Nazionale per il progetto Etruschi. Il partageait cette fonction avec son ami, son collègue dans les deux Académies française et italienne, Massimo Pallottino. La disparition de celui-ci devait l'affecter profondément. La sienne propre, survenue le 27 octobre 1995, l'aura suivie de peu...

DOMINIQUE BRIQUEL