Il y a parfois des retours, c'est assez rare. Je viens de recevoir un message de Gérard Guerrier que je n'ai pas vu depuis peut-être quarante ans. J'en extrais un passage, ne serait-ce que pour ne pas le perdre car je ne m'y retrouve plus dans mes fichiers. Je me souviens qu'on se promenait dans la forêt de Nerval.

Rue des Martyrs

Non loin de là, habitait Claire Thibaux, la fille de Françoise. Je lui rendais visite chaque mardi soir, pour une heure de conversation en anglais. J’avais plaisir à me rendre, toujours à pied dans sa rue des Martyrs, traversant les grands boulevards, m’élevant peu à peu vers Notre Dame de Lorette avec la butte Montmartre en ligne de mire. Je m’entendais bien avec Claire, de quelques années notre aînée, mince et fragile, aux yeux limpides comme les eaux d’un atoll, comme son prénom. Elle vivait avec Alain Simon, un vrai poète qui portait la lourde veste de travail en velours de chez Adolphe Lafond, le fournisseur des ébénistes, des serruriers et des poètes. Alain, qui avait suivi et abandonné des études de psychiatrie, comme André Breton, avait déjà publié plusieurs recueils de poésie chez Chambelland. J’aimais en particulier « La fille en gouache », un recueil écrit pour Claire, illustré par Guy de Rougemont, élève de Gromaire, peintre et sculpteur travaillant dans l’espace public, qui se définissait comme un géomètre de la couleur. Alain, esthète jouisseur, agité par la passion, les enthousiasmes, tirait sa force de la terre, de la chair, alors que Claire, semblait parfois en apesanteur, posant sur son amant et sur la vie un regard olympien, plein d’indulgence et de douceur.

«J’étalonne mes crocs pour un charme qui ronge …

Le ciel s’échelonne, à plus tard, dit elle. »

(Cérémonies nerveuses, Alain Simon)




Anne et moi partagions ainsi de nombreuses similitudes avec ce couple aux apparences opposées mais fusionné par la profondeur et l’amplitude des sentiments, des aspirations, un peu comme ces continents que l’on croyait éloignés mais que d’incroyables volcans sous-marins soudent bientôt avec la force des titans. Malgré notre différence d’âge, une solide et profonde amitié nous rapprocha rapidement. Ils nous invitèrent souvent dans leur bel appartement donnant sur une cour arborée, isolée de la rumeur qui flotte en permanence sur Paris. Nous y rencontrions, parfois, François, le frère de Claire, journaliste pigiste qui rêvait d’écrire un grand roman. Alain et François me permirent d’élargir ma culture littéraire, de mieux comprendre les contextes de mes emballements. Plus d’une fois, nous nous enflammâmes lors de discussions avinées. Ayant découvert depuis peu l’œuvre de Giono, ses romans historiques, ses odes à la nature, je louai un soir son écriture de laboureur, sa volonté de transfigurer la réalité pour la faire tendre vers le bonheur. Surtout, je défendis l’idée que le maître de Manosque était un auteur populaire. François s’esclaffa : « Giono, populaire ? Ce garçon est fou à lier ! » Il est vrai que François me citait Guy des Cars et Troyat comme exemples de littérature populaire, des auteurs dont j’ignorais presque tout, puisque je me nourrissais alors de Breton ou de Cendrars. Alain, qui avait lu mes poèmes, m’encouragea à écrire et prit bientôt contact avec Guy Chambelland, l’éditeur des grands poètes contemporains comme Yves Martin, Georges Bataille, pour le convaincre de me publier.

20 ans

J’étais tellement tendu et concentré sur ces concours que j’avais perdu contact avec une certaine réalité, avec le calendrier. C’est ainsi que je tombai avec un bonheur intense dans le tendre guet-apens que me tendit Anne. Un samedi soir, alors que je m’apprêtai à la rejoindre dans son île, on frappa à ma porte. C’était elle, accompagnée de Claire et Alain, de Françoise et de Philippe ! J’avais simplement oublié mon anniversaire : mes vingt ans… Anne, que jamais peut être je n’ai tant aimé, avait organisé une soirée chez Nono qui nous fit un accueil de prince. Elle avait même mis dans le coup mes parents qui me téléphonèrent à la brasserie, me laissant un peu ébranlé devant une telle démonstration d’amour et d’amitiés. Je fus couvert de livres cadeaux, dont une édition en anglais que m’offrit Claire, qui avait suivi sa jeunesse et qui racontait des histoires un peu absurdes à la Lewis Caroll. La soirée assez largement arrosée, grâce à la générosité de Nono, se termina sous mes toits, où Alain découvrit dans le cafoutchi, un vieil accordéon Cavagnolo. Malgré l’heure tardive, il nous régala d’un concert dans la grande tradition de La Bohème au grand dam de mon voisin du quatrième...

No comment. (Anne est devenue conservatrice du musée d'art naïf à Nice)