Teva, en revanche, semble indifférent aux événements. Il s'est installé sur la terrasse du bas dans une cabine qui lui sert de refuge, 6 mètres carré de surface, un simple lit de camp, une petite table en rotin où poser sa machine à écrire et une chaise. C’est lui, l’écrivain. On l'entendra taper à la machine la nuit, une underwood, à moins qu'il ne s'entraîne avec des castagnettes andalouses — l'important c'est qu'on croie qu'il travaille en plein collimateur de la mer en face qui gronde parfois comme un ours. Et lui tousse car il fume comme un troupier. On ne devient pas écrivain, affirme-t-il quand on l'interroge sur sa façon d'envisager l'existence, on l'est naturellement, on naît comme ça ; rien d'autre ne compte que cette vertu d'empaffé, même pas génétique, ça dépasse tout. C'est comme d'être Sarrois ou Polonais, la clique qui installe des climatiseurs pouvant servir de chauffage quand le thermomètre frise les 23 degrés, mieux que les Libanais et leurs couvertures chauffantes, et quand on est malade, c'est rassurant.
Comme j’avais gagné pas mal d’argent lors d’une exposition avec le peintre Marere, je lui ai offert un vieux tourne-disques, un tépaz, ainsi que toute une collection de disques de musique sacrée, de vénérables 33 tours qui datent des années soixante, qu'il joue désormais la nuit. On n'entend pas grand-chose. Tous les bruits se confondent comme à l'usage d'une râpe à fromage, aboiements de chien compris. Il se lève à midi, heureux quand il fait lourd et qu'une pluie tropicale s'annonce, un temps à écouter du Schütz ou du Gilles, quelques messes composées pour la mort d'un roi de France dans une interprétation mielleuse; un temps à se masturber sans complexe, à asperger la machine qui semble attendre un texte admirable qui ne vient pas. Je le croise, il me harponne :
— Je ne t'ai pas raconté mon dernier week-end dans les îles...Je le laisse venir, le voyant boire son café dans un bol ébréché—sentimental—je tiens à être courtois par respect pour les îliens, et pourquoi pas toute la famille, des gens déboussolés mais inoffensifs. Il me parle des Marquises et de sa fascination pour la femme d'un officier de marine, une brune à la peau mate qui adore comme lui les ciels noirs et les falaises abruptes. Evidemment je ne peux pas comprendre mais je dois essayer : l'océan, des délires d'éponge insatiable, une ambiance à la Melville avec une pointe de Truffaut et des gémissements de langoustes. Lorsqu'il lui prend le bras elle frémit. Quand c’est la main elle jouit. Quand les cheveux ? Elle chiale comme un violoncelle bandé au maximum que couvrent des cheveux déjà gris. Quelques mèches blanches, devrait-il dire. Ils sont anachroniques et pourtant les natifs les maternent, ne vous affolez pas, je ne fais que reprendre son style, les cheveux de la belle étaient « couleur de rhume », l'un de ces rhumes dont on guérit vite : « Tout ça m'a coûté les yeux de la tête, la vie est chère aux Marquises, mais en contrepartie j'ai hérité de pagaies cérémonielles en bois de rose, le fameux miri et en tau, un bois dur et veineux comme tatoué, je crois qu'il iraient bien dans l'entrée. » Il a une manie, celle de faire claquer sa langue après avoir affirmé une opinion et de jouer avec sa cigarette roulée comme un prestidigitateur, la faisant circuler de doigt en doigt, dessus dessous. Il m'observe. Je sais déjà tout cela, cette femme travaille à Pamatai dans un atelier de confection, elle fabrique des sacs de cuir, ce qui n'est pas courant au pays de la perle et des tifaifai ; ce passionné des odeurs fortes rêvait depuis longtemps, après avoir connu celles dans les livres de poche, de vivre une étreinte dans du cuir. Passionné aussi de pratiquer la botte dans les endroits les plus saugrenus. Il n'est pas particulièrement campagne, la nature l'exaspère, il préfère des endroits clos, cherche une cage. Les ascenseurs sont rares à Tahiti, on les trouve dans certains hôtels, qui font un bruit de machine agricole et l'on ne sait à les prendre si l'on peut s'en sortir vivant. Restent les billards avec le risque de trouer le tapis ou les cercueils profonds des entreprises funèbres d'Arue. On peut rire. Le photographe Manfred m'a certifié l'avoir vu faire l'amour un matin à l'aube sur l'autel de la cathédrale, il a pris une photo malheureusement floue, où l'on ne distingue qu'une croix en cuivre et des fruits, bananes ou papayes—de là à en conclure à des épousailles ! Plus je connais son passé et surtout sa façon de l'interpréter, plus ce garçon m'inquiète. Son adolescence n'est qu'une suite de sensations où le sentiment d'exister domine. Il plaît aux filles des atolls et pourtant il se croit laid, il joue au pitre, fuit les mathématiques et ses professeurs à Lammenais le poussent à philosopher sur les débris du matérialisme historique et la trahison des clercs. Il a fait du latin mais pas du grec, aussi rêve-t-il un moment de faire son droit. Il faut partir et finalement il va retrouver en Nouvelle-Zélande sa soeur Maeva qui a choisi d'être comédienne et qui joue des pièces incompréhensibles avec un fort accent shakespearien : « The rain in Spain stays mainly in the plain but in Hertford, Hereford and Hampshire, hurricans hardly ever happen. » Ce séjour chez les légumes verts lui a donné des idées, il va écrire pour raconter la pluie, les herbes et l'odeur des bottes en caoutchouc qui épousent des mollets anglais dans la nostalgie de Charlie Kunz et des chignons lourds. Sa mère jouait de l'accordéon, lui il préfère les pianos désaccordés et au lieu des spectacles de cirque le manège des minettes qui, le jeudi soir, exhibent leurs cuisses sous les kiosques et se font caresser par des hommes d'affaire déguisés en clochards. J'observe qu'il a tiré une corde dans son "salon" pour faire sécher ses chaussettes ayant trempé pendant une semaine dans de la lessive gloutonne : il y a quelques énergumènes, ici, qui portent des chaussettes donc le docteur Théron qui considère que la laine possède des vertus socialisantes pour ne pas dire socialistes. Il est vrai que notre Teva aime qu'on lui frotte les pieds à l'eau de Cologne, c'est la première chose qu'il demande à une femme qui lui plaît—et là c'est clair: y consentir indique une complaisance digne de la marquise de Brinvilliers, à l'écouter parler avec émotion de Jésus Christ superstar. Et pourtant nous sommes à Tahiti et il est question d’une tradition sans failles. Il n’y a que moi qui y ai cru comme on espère un eden.
(extrait de : Des lépreux chez les prudes, inédit, une partie du manuscrit un peu grignoté par les loirs, retrouvé par hasard dans un carton)

Au bar Taina, front de mer Papeete, il y a dix ans.